Un film culte entrevu enfant, un club à La Rochelle, un confinement et une partie de Clank : voici comment est né Pitch N’ Run, un jeu de pichenettes qui fait vivre un vrai match de baseball autour de la table. Récit d’une aventure d’auteur, de la première esquisse au financement participatif.


L’échauffement — La naissance d’une passion
De mémoire, il faut remonter dans les années 80. Je suis chez des amis de mes parents et, sur Canal+, j’aperçois la finale du film « Le Meilleur » avec Robert Redford. Cette scène se grave dans mon esprit de façon indélébile et crée chez moi une véritable passion du baseball. C’est un jeu spectaculaire mais qui se trouve être difficile à comprendre pour les non-initiés.
En 94, c’est décidé, je demande à ma mère si je peux faire ce sport et je crois que les étoiles s’alignent : il se trouve justement qu’il y a un club à La Rochelle. Ce club c’est Oceans Cubs, aujourd’hui renommé Boucaniers de La Rochelle.
Voilà, une passion est née !
Bien plus tard, en 2020, comme tout le monde, nous voilà confinés. Un copain — un ancien collègue avec qui je jouais aux pauses repas — me parlait sans arrêt de Clank ! Mais impossible de caler une soirée. Ce sera finalement pendant le second confinement, en novembre 2020 : j’ai enfin pu faire une partie chez lui. Coup de cœur immédiat — à Noël, le jeu était sous le sapin.
Depuis, on enchaîne : avec mes fils d’abord, et ma fille de 8 ans nous a rejoints. Une rencontre avec le gérant d’une boutique de jeux près de chez moi m’a aussi fait essayer une foule de titres. J’ai, je pense, toujours aimé les jeux de société — mais c’est là le vrai déclic qui me fait me passionner pour les jeux modernes.
Le premier lancer — Le déclic (2023)
Nous voici en août 2023. Je rentre de vacances en Sardaigne et, comme souvent, la fin des vacances apporte son lot d’idées nouvelles et de projets. Ce jour-là, mon idée un peu folle tient dans une question :
« Est-ce que le jeu de société ne pourrait pas être l’outil idéal pour faire découvrir le baseball de façon différente et simple ? »
🎯 Objectif n°1 : retrouver les sensations et les émotions d’un match, mais aussi gommer la complexité des règles de ce sport.
Comment ? Un jeu de pichenettes : l’idée m’est venue assez vite et s’est imposée naturellement. Du coup, c’était simple, fun et accessible au plus grand nombre.
Me voilà donc avec l’idée et l’envie… mais je n’ai jamais fait de jeu de société ! Qu’importe : je veux aller au bout du processus — concevoir mon jeu, le tester et le faire tester, mais aussi le fabriquer, faire la communication et bien sûr le commercialiser. Bon, j’ai du travail 🙂
Je prends une feuille, un crayon et voici que ma main esquisse mon nouveau terrain de jeu.

La composition de l’équipe — Une aventure d’équipe et de famille
Pitch N’ Run, c’est un projet que j’ai d’abord porté seul. Mais, rapidement, les testeurs, les joueurs de baseball, ma famille ainsi que plusieurs personnes ont rejoint l’aventure, chacun apportant leurs retours, des idées de mécaniques, de règles, mais aussi des conseils sur la communication.
Et c’est là que la vie fait bien les choses : elle est faite de rencontres. Un soir, je dîne chez mon voisin et je rencontre son frère Clément, qui se trouve être passionné de sport. Une rencontre qui va transformer Pitch N’ Run à jamais, car Clément Isel va devenir le designer du jeu. Le courant est passé immédiatement entre nous et lorsque le projet a commencé à prendre forme, c’était une évidence : je voulais travailler avec lui. On s’entendait bien, on habite dans la même commune, ce qui facilite grandement les échanges et l’organisation des séances de travail. Cette proximité a apporté un côté plus direct et un échange plus fluide, ce qui, je pense, lui a permis de donner vie au jeu en portant mes idées, mécaniques de jeu et ma vision dans un univers graphique cohérent et attractif. Si vous voyez aujourd’hui la réaction des joueurs face au matériel, impossible d’omettre l’importance de sa contribution. Je n’ose même pas imaginer comment j’aurais pu faire pour réussir ce projet sans lui. Donc un grand merci à lui !
Après, ce jeu c’est aussi une histoire de famille. Immédiatement, la personne qui me vient en tête, c’est ma femme : elle m’a soutenu quand j’ai douté, elle m’a poussé à continuer et elle a aidé pour les analyses chiffrées. Je pense aussi à mes deux fils, les premiers testeurs du jeu, les premiers critiques, et ma fille est, chaque jour, l’une des ambassadrices du jeu. Ce sont eux qui ont permis de repérer les défauts que je ne pouvais plus voir après des dizaines et des dizaines de parties.
À la batte — L’évolution du jeu, en 5 versions
Revenons maintenant à la création du jeu, car j’ai 5 grandes versions à vous présenter.
La première, vous avez pu la voir : c’est le tout premier croquis. J’y avais défini les zones principales et la mécanique associée à la zone de strike, l’un des éléments principaux du jeu.
Une première version vient forcément avec un nom. Je voulais quelque chose de simple à retenir : aux deux extrémités, on a « PITCH » qui représente le lancer du lanceur et « RUN » le point marqué. Ensuite, il fallait une touche personnelle :
🎸 Fun Fact
Le N’ glissé au milieu du nom, c’est un clin d’œil : je suis fan des GUNS N’ ROSES depuis toujours !
Bien entendu, un croquis ne suffit pas et me voilà avec ma règle à mesurer les dimensions précises sur un panneau de bois. Je peux ainsi tester les distances, les angles et commencer à travailler sur les sensations de jeu.

Rapidement, je comprends qu’il faut faire essayer le jeu au plus de monde possible. Le bois, c’est bien, mais compliqué à transporter, donc direction la version 3. Je reproduis le terrain sur un rouleau plastifié et voici qu’il devient transportable : quand je sors, je prends mes clés et mon jeu, et direction l’entraînement de baseball, les amis, le boulot et les soirées jeux. Parfois je peux oublier mes clés, mais pas mon rouleau 😉 Ainsi, je peux recueillir les retours des joueurs, améliorer progressivement les règles ; ici, ce n’était pas nécessaire d’être beau, mais de valider les mécaniques de jeu.
Version 3 — Le rouleau plastifié, transportable partout. Cliquez pour agrandir.
Naturellement, j’ai envie de reproduire beaucoup d’éléments du baseball, mais je vais vite me rendre compte avec les tests qu’il faut savoir simplifier certaines choses si on veut que le jeu reste plaisant à jouer et surtout fun. Si je dois donner un exemple, le « bunt », qui est l’amorti avec la batte : est-ce qu’il apporte quelque chose au jeu ? Pas vraiment, donc on le retire. J’avais aussi imaginé ajouter des cartes ou des dés ; l’avantage, c’est que l’on pouvait reproduire et faire varier les situations comme au baseball, mais même si c’est intéressant sur le papier, je me suis rendu compte que l’essence, c’était vraiment la pichenette. Elle crée immédiatement l’action, apporte la tension et les moments spectaculaires. Et à chaque fois que nous avons essayé d’introduire un élément annexe, on a constaté une perte de rythme et de spontanéité.
Le choix était évident : il fallait abandonner les cartes et les dés, et je pense que c’est une des meilleures décisions prises pendant le développement.
Ici commence aussi le travail graphique. Il fallait obtenir quelque chose qui rappelle l’univers du baseball sans exclure ceux qui ne le connaissent pas. Il fallait donc qu’il soit accessible, chaleureux, et là Clément a pu montrer l’étendue de ses talents avec une version accueillante, évitant les codes trop techniques et privilégiant l’ambiance dynamique et familiale. Il a parfaitement, à mon sens, retranscrit cela et donné ainsi beaucoup de crédibilité à PITCH N’ RUN.
Vient ensuite la version imprimée sur une grande feuille cartonnée. Avec elle, j’affine les dimensions et donc l’expérience de jeu. Vont suivre deux versions imprimées : la première arrivera le 4 avril 2024 avec l’effet Waouh ! On commence à toucher le jeu dans son aspect quasi définitif, sur un tapis en Néoprène. La seconde sera le fruit des évolutions, dont le mode expert pour les plus grands fans de baseball ; elle sera l’occasion de peaufiner les détails et d’arriver au Pitch N’ Run d’aujourd’hui ! C’est aujourd’hui l’élément de jeu dont je suis le plus fier : c’est lui qui transforme votre table en terrain de baseball, c’est lui qui vous plonge dans le match que vous allez vivre ! Il attire les yeux : les gens passent souvent une tête, intrigués, et sont surpris par la qualité, les dimensions et le niveau de détail du terrain.


Dans les gradins — À la rencontre des joueurs

Lors des premiers tests avec des joueurs, une chose m’a marqué et touché : les joueurs ont immédiatement compris l’objectif et voulaient rapidement passer au jeu. Rapidement, une atmosphère se crée autour de la partie. On les voit ressentir le plaisir, la joie des réussites, encouragés par les personnes autour de la table ; et à l’inverse, lorsqu’ils ratent, c’est le drame, la frustration — le tout avec beaucoup d’humour. Ainsi, à ce moment-là, j’ai compris que j’avais réussi à transmettre l’essence des émotions que l’on peut ressentir dans ce sport, et cela s’est fait naturellement pour eux : j’avais donc atteint l’objectif numéro un !
Vous savez, voir des joueurs qui ne connaissaient absolument rien au baseball commencer à vivre le match à travers un jeu de société, se chambrer, célébrer chaque point… c’est grisant pour un auteur.
Cliquez sur une photo pour l’agrandir.
Je me souviens aussi que certains parents de jeunes joueurs de baseball sont revenus vers moi et m’ont annoncé que, grâce au jeu, ils avaient assimilé certaines actions ou situations qu’ils voyaient depuis plusieurs années sur les terrains mais sans forcément les comprendre. Ils m’ont expliqué que le fait d’avoir simplifié et représenté ces actions à travers Pitch N’ Run était, au final, assez formateur. Je me souviens parfaitement de cette rencontre, car c’est à mon sens l’un des plus beaux compliments que l’on puisse faire au jeu. Je voulais un jeu qui divertit mais aussi qui serve de passerelle vers le baseball, et on y était pleinement.
Ah oui, d’ailleurs, vous savez ce qui m’a pris le plus de temps pour faire le jeu ? C’est la rédaction des règles. Il fallait que ce soit un jeu jouable de façon agréable pour des passionnés de baseball mais aussi des néophytes. Il faut donc peser chaque mot, les expliquer et conserver l’esprit du baseball. J’ai passé beaucoup de temps à reformuler, simplifier, organiser, expliquer… Pourtant, à chaque partie avec des débutants, de nouvelles questions surgissaient et il fallait encore remanier pour rendre la lecture des règles limpide. Ça a été un véritable défi de donner une règle qui, très rapidement, permet à quelqu’un qui ne connaît pas le baseball de comprendre le jeu et ainsi d’acquérir des notions de baseball.
La balle décisive — Le financement participatif
Le moment le plus difficile dans ce projet, c’est sans hésitation la campagne de financement participatif sur Ulule. J’arrive dans le monde du jeu de société en parfait inconnu, et pourtant il faut convaincre tout le monde que je peux réussir et que le jeu est top.
Durant la campagne, je stresse : va-t-on atteindre l’objectif ? Assez de personnes vont-elles croire au projet ? C’était un véritable soulagement quand nous avons atteint l’objectif : la joie, mais aussi immédiatement de nouvelles questions et de nouveaux objectifs. Il faut lancer la production et anticiper au mieux les livraisons ; je découvre que certaines de ces étapes prennent finalement un temps non négligeable. Il faut tenir mes contributeurs informés, gérer leur impatience, et en parallèle piloter tous les aspects de la production pour veiller à un jeu à la hauteur de leurs attentes.

Malgré tout, je n’ai jamais eu envie d’abandonner. C’était stressant et fatigant, mais l’enthousiasme des joueurs à chaque démonstration, ces simples phrases lâchées pendant les parties — « Ohhh ! », « Ah ouais ! », « Mais c’est exactement comme au baseball… » — m’ont porté pour faire de ce projet une réussite.
C’est finalement une période très intense émotionnellement, certainement la plus intense : on a les doutes avant le financement, l’excitation lorsque c’est une réussite, et ensuite la pression des livraisons. On passe d’une émotion à l’autre très rapidement, comme des vagues permanentes, alors qu’avant, lors du développement, c’était plus doux et le temps mieux maîtrisé.

Retour au marbre — En conclusion
En conclusion, j’aimerais dire qu’auto-éditer un jeu, c’est difficile, mais cela permet de maîtriser toutes les étapes du projet. J’ai cru en mon idée, mon entourage m’a porté, et l’auto-édition, c’est aussi plus de liberté dans les choix de développement. Ce n’est pas un parcours tranquille, c’est un peu comme un match de baseball : cela fait vivre des émotions, et pour moi c’est tout de même 2 ans et demi entre l’idée et la commercialisation. On fait des erreurs : j’aurais dû, par exemple, communiquer plus tôt sur le projet et développer mon réseau dans le monde du jeu de société dès les premières phases. Mais ce n’est pas grave : faire des erreurs, c’est la nature même d’un tout premier projet…

La première fois que j’ai eu le jeu en version finale entre les mains, j’étais soulagé, fier et ému. Je l’ai récupéré chez ma mère, qui l’avait réceptionné pour moi : une touche supplémentaire à mon bonheur. Après tant d’années de travail, voir le jeu devenir un véritable objet, c’est un moment très particulier. Aujourd’hui, quand j’aperçois des inconnus jouer à mon jeu, c’est la plus belle des récompenses : je vois des personnes qui rient, s’affrontent et partagent un moment, grâce à une petite idée qui a germé dans ma tête en 2023.

Si vous avez aussi envie de créer votre jeu, faites-le ! N’hésitez pas, et faites-le tester le plus tôt possible : le regard des joueurs révèle ce que l’auteur ne voit plus. Acceptez de modifier, voire de supprimer vos idées si cela améliore l’expérience de jeu !
🧢 Si mon jeu était une personne…
ce serait quelqu’un de compétitif et accueillant, capable de faire découvrir sa passion à n’importe qui en quelques minutes.
« Je ne comprends rien au baseball, mais maintenant j’ai envie de regarder un match ! »
Voilà le plus beau résumé de l’objectif de ce projet — un simple commentaire, entendu durant un festival.
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